Le projet

L’édition des lettres de Proust a été l’objet, depuis plus de huit décennies, de recherches intenses qui convergent aujourd’hui dans le projet Corr-Proust, mené dans le cadre de la collaboration franco-américaine du Consortium « Proust21 ».

Des éditions imprimées au projet numérique

Peu après la mort de l’écrivain, Robert Proust et Paul Brach publiaient une Correspondance générale de Marcel Proust en six volumes (Plon, 1930-1936 ; le dernier volume étant dû à Paul Brach et Suzy Proust-Mante), qui comprenait environ 1800 lettres classées par correspondants. Dès 1935, Philip Kolb (1907-1992) – jeune doctorant américain qui avait aidé Suzy Proust-Mante pour le dernier volume – reprenait le flambeau avec l’ambition de procurer une édition scientifique, classée chronologiquement, ce qui impliquait de dater chaque lettre (Proust ne le faisant que rarement) et d’en élucider toutes les références et allusions. Chantier d’autant plus considérable que de nouveaux fonds, de nouvelles éditions partielles, n’allaient cesser de s’ajouter au corpus initial, venant certes combler des lacunes biographiques et chronologiques, mais augmentant d’autant le nombre de lettres à traiter. La monumentale édition de la Correspondance de Marcel Proust en vingt et un volumes (Plon, 1970-1993), fruit du travail de plus d’un demi-siècle, reste un outil de référence indispensable dans les études proustiennes.

Cependant, son immensité et sa nature même d’édition « papier » rendaient son utilisation de plus en plus compliquée au fil des ans, du fait de la difficulté croissante d’en acquérir les vingt et un volumes (en partie épuisés), des renvois constants entre tomes, de la publication en Appendice de lettres redatées ou découvertes trop tard pour les insérer dans les tomes où elles auraient dû apparaître. En outre, une fois l’édition Kolb achevée, les dizaines de lettres inédites qui continuaient à apparaître chaque année dans les ventes publiques ou les publications spécialisées posaient le problème de leur intégration, une édition papier ne pouvant ni les insérer, ni les prendre en compte pour rectifier, si nécessaire, les datations ou l’annotation des lettres déjà éditées. À l’heure du numérique, une plateforme évolutive est vite apparue comme le seul moyen adapté pour poursuivre l’édition de ce corpus en expansion constante, qui requiert une actualisation continue.

Aussi l’idée d’une édition « en ligne » de la Correspondance de Proust, revue et augmentée, est-elle née très tôt, pendant l’été 1995 à Urbana-Champaign, au sein de la petite équipe franco-américaine du Kolb-Proust Archive for Research institué pour poursuivre le travail de Philip Kolb. Après une longue période de gestation, nécessaire pour obtenir les droits, redéfinir le projet éditorial en fonction des possibilités technologiques du Web 2.0, du langage XML et de la TEI, élaborer la convention juridique de coopération scientifique entre les institutions participantes (le Consortium international « Proust21 »), enfin développer les outils numériques adéquats, l’équipe ainsi que la politique éditoriale et les aspects techniques du projet sont désormais stabilisés.

La réédition numérique, troisième étape dans cette entreprise presque séculaire de collecte et d’édition de la correspondance de Marcel Proust, offre l’avantage de pouvoir combiner les modes de classement des deux éditions précédentes : par correspondants (comme l’édition de Robert Proust et alii) ou chronologique (comme l’édition Kolb), puisque la recherche et le classement des résultats dans un corpus numérique peuvent se faire selon divers critères. Fidélité aux méthodes avérées, prudence dans l’actualisation des données, souci d’accessibilité à différents publics, tels ont été les principes qui nous ont guidés.

Le corpus présenté pour l’ouverture de la plateforme (un choix de lettres de la Grande Guerre) sera l’occasion de premiers échanges avec le public et les spécialistes. Attentifs à développer de nouvelles fonctionnalités d’annotation et de recherche, nous nous attacherons à l’édition progressive de toutes les lettres de Proust et à Proust actuellement connues, et à l’intégration de lettres inédites au fur et à mesure de leur apparition, dans le strict respect des droits patrimoniaux et moraux. Il s’agira d’enrichir, de mettre à jour et au besoin de rectifier les données déjà publiées, en offrant la traçabilité des modifications effectuées. Des dossiers viendront progressivement enrichir la consultation (frise chronologique, informations codicologiques, dictionnaire des correspondants, ressources critiques diverses).

Caractéristiques de l’édition

Conformément à ses principes fondateurs, cette édition numérique de la Correspondance propose :

  • un texte revu sur les documents originaux lorsqu’ils sont disponibles ;
  • l’accès aux fac-similés des documents originaux, dans le respect des droits patrimoniaux et moraux ;
  • des datations revues, rectifiées en fonction de nouveaux éléments ou indices chronologiques ;
  • une annotation critique revue et repensée selon les possibilités du numérique.

L’interface de visualisation de l’édition permet de conjuguer :

  • la lecture du texte sous forme d’une transcription diplomatique (onglet « transcription »), c’est-à-dire respectant la mise en page de Proust, ses ratures, ses ajouts, ses particularités orthographiques ;
  • la lecture du texte sous forme normalisée (onglet « texte ») ;
  • la lecture des notes, soit par clic sur l’appel de note, soit par affichage de l’onglet « notes » en regard du texte ;
  • la consultation des métadonnées relatives à chaque document épistolaire (onglet « informations ») : caractéristiques matérielles, localisation, éditions antérieures, noms des contributeurs de la transcription et des notes.

Les onglets « image », « transcription », « texte », « notes » et « informations » sont présentés en deux colonnes identiques, ce qui permet d’associer les éléments deux à deux d’un simple clic au gré des besoins de l’utilisateur (dix combinaisons possibles).

Dans le texte des lettres, tous les noms et références historico-culturelles sont explicités : – les noms de personnes, personnages, institutions, les titres d’œuvres, les abréviations, les noms de lieux, sont étiquetés comme tels (grâce au balisage XML) et renvoient (ou renverront ultérieurement) à une petite fiche apparaissant par simple passage de la souris sur le nom ou l’expression en question ; – la référence des citations et le simple renvoi à d’autres lettres s’affichent de la même manière ; – les notes critiques sont réservées à des informations plus développées : justification d’une datation ; précisions sur les allusions, références, ou approximations citationnelles de l’épistolier ; références génétiques à l’œuvre de Proust ; renvoi vers des sources documentaires extérieures à l’édition (journaux, revues, ouvrages, manuscrits, partitions, œuvres plastiques, etc.), avec accès par des hyperliens aux ressources numérisées, aux sites institutionnels, ou aux sites de sociétés savantes.

Pour en savoir plus sur les modalités d’affichage et de recherche, voir le « Guide de l’utilisateur » dans l’onglet « Guides ».

Principes de définition et de classement des documents épistolaires

Documents épistolaires

Sont considérés comme documents épistolaires dans Corr-Proust : – les lettres, cartes de visite, cartes postales, etc., y compris celles qui nous sont parvenues sous forme partielle (feuillets isolés, incomplets… ) – les envois dédicatoires : quel qu’en soit le support, un texte manuscrit adressé par Proust à un destinataire privé (ou reçu par Proust d’un expéditeur privé), s’inscrit dans la continuité des échanges épistolaires avec ce/ces destinataires, et en conserve le ton, le mode d’adresse, les références partagées, etc. Ce choix éditorial était déjà celui de Philip Kolb. – les documents associés : enveloppes, documents divers joints à la lettre ou à l’ouvrage dédicacé.

Tous ces documents constituent dans Corr-Proust des unités documentaires, et, à ce titre, reçoivent une numérotation.

Numérotation

Compilant les documents épistolaires en provenance de l’édition Kolb (parfois redatés) ou de diverses autres éditions, et intégrant au fil de l’eau des documents inédits ou récemment publiés, cette nouvelle édition se devait de reclasser l’ensemble du corpus selon un système de numérotation spécifique et stable. Après avoir inventorié tous les documents épistolaires actuellement connus, nous leur avons attribué un numéro « Corr-Proust » (CP) à cinq chiffres (à partir de CP 00001) qui, pour la séquence CP 00001-CP 05366, suit globalement l’ordre de publication des lettres et dédicaces dans l’édition Kolb. Ce numéro n’a pas de signification particulière ; il constitue l’identifiant unique et stable de chaque document épistolaire. Cet identifiant CP permet : de retrouver aisément les lettres, dédicaces et autres documents épistolaires ; de consulter les mises à jour éventuelles les concernant ; de les citer. Si la datation d’un document épistolaire est révisée, le logiciel de calcul chronologique le reclassera à la « bonne » date, mais son identifiant CP ne changera pas.

Remarques sur les documents épistolaires partiels et associés

  • Lorsqu’une lettre se trouve démembrée entre plusieurs collections, nous indiquons dans la rubrique « localisation », quand nous le connaissons, le lieu de conservation de chacun des feuillets (ou bi-feuillets) qui la constituent.
  • Lorsqu’une lettre se trouve conservée avec une enveloppe, l’enveloppe est considérée comme un document épistolaire propre, qui peut être associé ou non à cette lettre. En effet, la recherche sur les datations a souvent montré que l’enveloppe où une lettre se trouvait conservée n’était pas son enveloppe d’origine mais celle d’une autre lettre, parfois perdue. En donnant à l’enveloppe un autre numéro que celui de la lettre qu’elle contient, nous dissocions la logique de l’édition critique des aléas du classement et de la conservation des originaux.
  • Chacun des autres documents qui pouvaient être joints à une lettre (extraits de compte, coupures de journaux, etc.) porte son propre numéro CP. Ces documents et l’enveloppe sont décrits comme « associés » à la lettre et liés par des renvois internes.

Fragments et « fantômes »

Progressivement, les lettres « fantômes », c’est-à-dire attestées mais non retrouvées, ainsi que celles dont nous ne connaissons qu’un fragment par les notices des catalogues de vente, seront répertoriées et munies d’un identifiant CP spécifique – dans l’espoir qu’un jour elles referont surface et viendront combler les lacunes du corpus actuellement parvenu jusqu’à nous.