Mardi matin1
Monsieur,
J'ignore ce que le journal↩
« l'Eclair » a pu dire à ses lecteurs2 —↩
je ne l'ai point lu — mais, puisque↩
vous avez la gentillesse de me tendre↩
la main, je vais vous raconter la↩
vérité, l'unique vérité, telle qu'on↩
la doit à un écrivain de votre↩
valeur. J'ai parlé et voté contre vous↩
pour une question très simple, la↩
question d'âge, la question de votre↩
âge. Ayant été, auprès d'Alphonse↩
Daudet, mon ami et mon maître,↩
l'exécuteur testamentaire d'Edmond↩
de Goncourt, ayant souvent parlé
avec Edmond de Goncourt de son↩
Académie, je sais, j'affirme qu'il↩
destinait son prix, non à un écrivain↩
mûr, en complète possession de sa↩
technique et de sa pensée, mais, à↩
la jeunesse, afin de l'encourager, de↩
l'aider, si elle était pauvre, à↩
faire œuvre plus tranquille, hors du↩
besoin immédiat. Monsieur de Gon-↩
court l'a d'ailleurs déclaré dans↩
son testament : « Mon vœu suprême,↩
vœu que je prie les jeunes académi-↩
ciens futurs d'avoir présent à la↩
mémoire, c'est que le prix soit don-↩
né à la jeunesse, à l'originalité du↩
talent, aux tentatives hardies de la↩
pensée et de la formes ». Donc, les↩
qualités demandées à un même can-
didat pour l'obtention du prix↩
Goncourt sont la jeunesse, l'origi-↩
nalité du talent, etc.. » Vous avez,↩
Monsieur, m'a dit Léon Daudet, 47↩
ans ; vous êtes un écrivain en pleine↩
maturité, en pleine maîtrise de↩
soi-même. Dès lors, sincèrement, de-↩
vais-je négliger ce qu'avait voulu Ed.↩
de Goncourt, moi, son exécuteur tes-↩
tamentaire ?...
Je vous remercie de votre lettre, Mon-↩
sieur, et vous envoie l'assurance de↩
ma parfaite considération
Léon Hennique