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44 rue Hamelin
Cher Monsieur
Je reçois à l'instant votre↩
lettre2 et je vous en remercie↩
mille fois. La mienne était↩
je le vois le résultat d'une↩
erreur. Je vous croyais direc-↩
teur des Débats, ou rédacteur en↩
chef et je pensais qu'ainsi vous↩
pouviez faire faire un article. Mais↩
jamais, même quand je le croyais, il↩
n'était entré dans ma pensée de vous
demander d'influencer M. de↩
Pierrefeu3dans un sens ou dans↩
un autre. J'ai trop pour↩
cela le respect de la pensée, et↩
eussiez vous le pouvoir de le↩
faire, que j'eusse été chagri-↩
né que vous en usiez. Mon↩
regret avait été simplement↩
que vous n'eussiez pas demandé↩
l'article à quelqu'un de↩
favorable plutôt qu'hostile,↩
surtout après les malentendus de
presse nés du fait que ma maladie en m'↩
empêchant de recevoir les journalistes, mes édi-↩
teurs en les recevant mal, les a froissés,↩
et que l'idée absurde que c'était un prix↩
« politique » a tout compliqué. Je n'ai↩
naturellement rien rectifié ni en ce qui concer-↩
ne mon âge, ou ma situation de fortune, ou↩
mes opinions politiques etc. Hélas vous n'êtes plus↩
critique littéraire des Débats, et vous n'en êtes↩
pas non plus directeur. Mais votre sympathie m'↩
est plus précieuse que les articles que vous auriez pu
dans le 1er cas faire, dans le second cas faire faire↩
sur moi. Pour en finir avec tout cela, si↩
vous avez qq. fois l'occasion de causer avec↩
M. de Pierrefeu, vous pourrez lui dire que le↩
dernier chapitre de mon œuvre ayant été↩
écrit avant le premier4, et tout l'ouvrage↩
étant fait et terminé, il n'a pas besoin↩
d'attendre ma mort comme il dit pour voir↩
finir à la Recherche du Temps Perdu5 (titre↩
détestable qui je le reconnais trompe sur la↩
composition serrée de l'œuvre). Cette composition est↩
si inflexible6 que M. Francis Jammes m'ayant
adjuré d'ôter de « Du Côté de chez↩
Swann » un épisode qui le choquait7,↩
j'ai été sur le point de lui donner↩
satisfaction, cet épisode étant en↩
effet inutile dans le 1er volume. Mais↩
je me suis rendu compte que si je l'↩
enlevais, le 3e et 4evolume é-↩
taient détruits puisque c'est le↩
ressouvenir de cet épisode qui↩
en excitant la jalousie du narrateur↩
(celui qui dit je et qui n'est pas↩
toujours moi8) amenait ce qu'on ap-↩
pelait au théâtre la péripétie9.↩
Je renonce donc, les Débats n'ayant pas
parlé de la Vie Heureuse10, à toute↩
rectification. Je vous enverrai↩
quand il paraîtra mon article sur↩
Flaubert11, non pour que vous↩
fassiez parler de lui, puisque↩
vous n'avez pas aux Débats lae genre de↩
ssituation que je croyais, mais↩
afin, si vous avez la bonté de le parcourir,↩
de vous montrer que je fais plus↩
attention aux questions de grammaire↩
qu'on ne dit. Du reste de quel
peintre n'a t-on pas dit qu'il ne savait pas↩
dessiner, de quel musicien qu'il ne savait pas↩
l'harmonie.—. Tout cela n'empêche pas↩
que M. de Pierrefeu ait beaucoup de talent↩
et il a bien raison de dire j'aime quand il↩
aime, et je n'aime pas quand il n'aime↩
pas.
Veuillez agréer cher Monsieur avec↩
ma sympathie reconnaissante et↩
profonde, l'expression de mes sentiments↩
admiratifs et dévoués
Marcel Proust