8bis rue Laurent Pichat↩
1↩
Mon cher Robert
Si tu ne me trouves pas trop↩
« avant-guerre » (je ne le suis nul-↩
lement !) en te parlant livres, je↩
viens te demander, au sujet de 3↩
volumes de moi qui paraîtront à↩
la fin de la semaine aux Editions de la↩
Nouvelle Revue française2. Calmette,↩
sans préjudice de ce que pouvait écrire↩
sur mes livres le critique littéraire du Figaro, avait↩
l'habitude, avant cette critique, et dès↩
l'apparition du livre, de mettre en tête du↩
journal un long article. C'est ainsi que↩
Lucien Daudet fit paraître en tête du↩
Figaro un article de 3 colonnes sur Du
Côté de chez Swann3, ce qui n'↩
empêcha pas Chevassu d'en↩
parler ensuite4. Il me semble que↩
cette gentillesse m'est d'autant plus↩
due cette fois, que le Figaro↩
après avoir, grâce à toi, annoncé↩
un feuilleton de moi, a refusé,↩
à cause de la cherté de papier, de↩
le publier (sans le connaître d'ailleurs)5,↩
malgré les démarches de Bernstein.↩
Je crois donc que ce sera une compensa-↩
tion toute naturelle que le Figaro ne↩
manque de faire cette fois-ci pour↩
moi ce qu'il faisait autrefois. Les↩
volumes qui paraissent cette semaine↩
sont d'une part la suite de Swann, qui↩
porte le titre de : « A l'Ombre des
jeunes filles en fleurs » et qui est le second↩
volume de A la Recherche du Temps Perdu↩
dont Du Côté de chez Swann était le 1er. En↩
même temps paraissent un volume de « Pastiches↩
et Mélanges », et une réimpression de « Du↩
Côté de chez Swann. Je n'ose pas espérer que↩
tu interrompes ta magnifique série d'études↩
sur la Russie ; la Roumanie6, pour parler↩
toi-même de mes livres. Parmi les écrivains↩
qui je crois le feraient volontiers je pense très au↩
hasard (celui-là en ne lui disant pas↩
que je l'ai désigné) à Louis de Robert, à↩
Edmond Jaloux, à Francis de Miomandre. C'est un
article qu'Edmond Rostand voulait faire, que André↩
Gide ferait admirablement, et certainement avec↩
plaisir. Je pense que Léon Blum le ferait aussi↩
volontiers. S'il te semble impossible en ce moment de↩
mettre en tête d'un journal un article sur des livres,↩
je me résignerais à « l'Instantané »7. Je crois↩
que peu de personnes le feraient aussi bien que↩
Robert Dreyfus qui me connaît si bien. Pardonne↩
moi les répétitions, le désordre de cette lettre. Mon état↩
de santé aggravé depuis q.q. temps est devenu déplorable↩
depuis que, la maison que j'habitais ayant été↩
transformée en banque, j'ai dû déménager. J'ai loué↩
provisoirement du moins à Madame Réjane8 et le voisinage↩
du Bois ajoute mes crises d'asthme de foin à des souffrances plus
sérieuses, mais qui y trouvent une↩
raison de recrudescence. Je n'ai dit↩
cette nouvelle adresse à personne pour↩
qu'on ne vienne pas troubler le peu↩
de repos — à peu près nul — que j'ai. C'↩
est te dire que je me fie à ta↩
discrétion si on te demande où j'↩
habite.
Crois mon cher Robert à↩
ma bien profonde amitié admirative
Marcel Proust